Back to list

Tell a friend

Les conférences du SLAM : petite histoire du livre hébraïque

La découverte de l’impression en caractères mobiles coïncide en effet avec le début de l’explosion humaniste et de la Réforme. Retour au texte biblique, celle–ci entraîne, pour les livres en hébreu, l’apparition d’une nouvelle clientèle d’érudits et de théologiens non–juifs qui sont demandeurs de bibles, de grammaires et de dictionnaires, voire de certains commentaires rabbiniques. Des imprimeurs vont donc très vite se spécialiser dans ce domaine, les uns exclusivement, les autres tout en imprimant d’autres livres : le premier incunable hébraïque connu est antérieur à 1470 et a peut – être été précédé, en Avignon, en 1444, d’essais dont on ne connaît qu’une mention chez un notaire.

Comme les Juifs sont, au début du XVIème siècle, interdits de séjour dans une grande partie des pays d’Europe occidentale (Angleterre, France, Espagne, Portugal…), et à peine tolérés dans la plupart des autres, les imprimeurs de livres en caractères hébraïques seront souvent des non - juifs, comme Daniel Bomberg à Venise, Robert Estienne à Paris, Christophe Plantin à Anvers, Froben à Bâle ou Paul Fagius à Isny, souvent aidés par des protes, des correcteurs ou des lecteurs juifs, comme Elie Levita. Mais il y a aussi, là où les Juifs ont le droit de s’établir, des imprimeurs juifs, les plus célèbres étant la dynastie des Soncino qui, originaires de Spire en Allemagne, publient leur premier livre à Soncino en 1482, puis pérégrineront avec leurs presses dans plusieurs villes d’Italie avant d’en être chassés par les tracasseries de l’Inquisition, et de transporter leur matériel à Salonique et à Constantinople.

Les imprimeurs juifs, au XVIème siècle, sont en effet mieux traités dans les pays musulmans que dans les pays chrétiens, et ils impriment en hébreu à Fez en 1512, à Safed en 1577, à Andrinople, à Smyrne, etc … Cependant Venise reste à cette époque la capitale du livre hébraïque imprimé, malgré la concurrence des presses françaises de Paris et de Lyon.

Au siècle suivant, tandis que continue la production vénitienne avec toujours des imprimeurs non juifs (car les juifs ont le droit de résider dans la cité des Doges mais pas d’y posséder une imprimerie), c’est Amsterdam et les villes voisines qui vont lui ravir sa suprématie, grâce en particulier à Menasseh ben Israël, rabbin, diplomate, ami de Rembrandt qui illustre un de ses livres et fait son portrait … et imprimeur. D’Amsterdam, d’autres imprimeurs, parmi lesquels plusieurs chrétiens convertis au judaïsme, partent vers différentes villes d’Allemagne : dans ce pays, l’on imprime en caractères hébraïques bien plus tard qu’en Pologne ou à Prague, où cette activité avait commencé dès le début du XVIème siècle.

Au XVIIIème siècle, avec l’apparition en Europe des idées de tolérance liées à l’essor des “ lumières ”, la condition juive s’améliore et les lieux d’impression ainsi que les impressions se multiplient, de Metz et Lunéville à Roedelheim et Vilnius, tandis qu’apparaissent les premières grandes collections, comme celle de David ben Abraham Oppenheimer, conservée aujourd’hui à la Bibliothèque Bodléienne à Oxford.

La fin du XIXème siècle et le début du XXème, avec la naissance d’une littérature hébraïque profane et l’épanouissement de la culture yiddish, voient un développement inégalé du livre en caractères hébraïques, avec enfin des tentatives de renouvellement des caractères, que ce soit en Allemagne, en Pologne, en Russie ou à Jérusalem.

Mais les ravages du nazisme portent un coup fatal à cette floraison en détruisant tous les centres vivants de culture juive en Europe, tandis que le communisme écrase leur expression en URSS : ne survivent aujourd’hui, comme centres actifs, qu’Israël et, à un moindre degré, les Etats Unis. Des livres imprimés en caractères hébraïques sont conser vés dans quelques grands dépôts publics. En France, les trois plus importants sont la BNF et la Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle à Paris, ainsi que la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg.

© La lettre du SLAM, n°26 (juin 2007)

Published 25 Jan 2011

Top