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Disparition d’Henri-Jean Martin

Le SLAM manquerait à sa mission s’il ne rendait hommage aux grandes figures du monde du livre, même extérieures à notre profession. Seul le dialogue entre tous les hommes de l’art permet de progresser dans la connaissance du livre. Aussi nous associons-nous au deuil que le monde universitaire vient d’éprouver par la disparition d’Henri-Jean Martin, mort le samedi 13 janvier. Il allait fêter ses 83 ans. Il n’est pas exagéré de dire qu’en France nous lui devons tout ou presque tout en matière d’histoire du livre et de l’édition.

Si ce Chartiste de la promotion 1947 est venu à ce domaine par une sorte de hasard universitaire (Lucien Febvre lui avait demandé de collaborer à l’Apparition du livre, qui devait paraître en 1958 dans la célèbre collection L’Evolution de l’Humanité, et demeure un classique du genre), il ne cessa plus de s’intéresser à l’aventure de l’imprimé, encore peu voire pas défrichée dans notre pays. Tant par ses cours à L’École Nationale des Chartes et à la IVe section de l’École Pratique des Hautes Études que par une très abondante et très riche production scientifique, il fut le véritable fondateur d’une méthodologie adaptée à la fabrication, au développement, à la circulation et à la réception du livre dans une société d’Ancien Régime, où, rappelons-le, sa présence est encore largement discrète, peu répandue, son utilisation peu commune, et réservée à des cercles liés au pouvoir, à l’étude ou à la théologie. En même temps, il ouvrit la voie à l’étude de la diffusion progressive de l’imprimé dans des couches plus larges de la population, et des changements qu’elle apporta progressivement dans les façons de gouverner, de régir les sociétés, de construire une culture.

Et nous, libraires, dans tout cela ? Eh bien, nous libraires, lui sommes peut-être encore plus que ses étudiants directs, redevables et grandement redevables : il nous a appris à chercher dans le livre ce que, jusqu’à une époque récente, nous ne cherchions pas, à découvrir l’inter texte et le contexte d’une production imprimée, à mettre en valeur les processus de réception des idées, de diffusion des doctrines ou des modes par le livre, à donner un contenu vivant et concret à ce qui risquait de rester à l’état de fiches bibliographiques nues conformément à ce que le XIXe siècle nous avait légué. On ne peut plus traiter le livre de la même manière avant et après Histoire et pouvoirs de l’écrit (1988), comme avant et après la somme monumentale que constitua l’Histoire de l’édition française (1982-1986), dont il avait assumé la direction avec Roger Chartier. On ne peut plus rédiger nos fiches comme le faisaient encore Chadenat ou Heilbronn, et c’est tant mieux : tout ce que nous avons appris de la richesse humaine qui se dissimule derrière les masses de papier que nous traitons quotidiennement est entré, grâce à lui et à ses élèves, dans la trame de notre métier. Qu’il en soit remercié.

© La lettre du SLAM, n°24 (mars 2007)

Published 25 Jan 2011

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