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Rencontre avec Edmond Thomas, Editions Plein Chant

Jérôme Godon : Depuis combien de temps existent les éditions “ Plein Chant ” ?

Edmond Thomas : Les éditions Plein Chant existent depuis 1970. Créées à Paris, elles émigrent en Charente début 1972. Elles y sont toujours, dans le même village. Leur premier choix fut de publier des poètes - d’où leur enseigne. Elles se sont orientées par la suite vers des oubliés ou des méconnus de la littérature et de l’histoire littéraire d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et parfois d’ailleurs, dans des domaines d’expression très divers, de la littérature ouvrière à l’Oulipo en passant par les facéties de l’ancien régime, la bohème du second Empire ou de la période symboliste, les portraits d’excentriques ou la gravure sur bois.

J.G. : Vous êtes à la fois imprimeur et éditeur, est-ce pour vous un avantage ?

E.T. : Être imprimeur dans ce contexte offre l’avantage de réduire les coûts de production pour des livres délibérément choisis de vente difficile. En d’autres termes de ne pas faire entrer le critère commercial dans la décision de publication. Mais le revers de la médaille est qu’il faut toujours privilégier les projets des autres clients de l’imprimerie, d’où un grand manque de temps, des retards et des reports constants dans les projets personnels allant parfois jusqu’à leur abandon pur et simple, notamment lorsque la même idée a trouvé son aboutissement ailleurs !

J.G. : Sur quels critères décidez-vous d’éditer ou de rééditer un texte ou un auteur ?

E.T. : Les critères de sélection des livres édités se résument au sentiment qu’on a de la nécessité de les faire lire - pour leur apport esthétique, culturel, humain, pour le pouvoir de remise en cause, de contestation, voire de dérision sensée qu’ils ont conservés avec le temps, ou qu’ils contiennent lorsqu’il s’agit de textes actuels. Chaque livre ayant ses caractéristiques propres, il serait trop long d’entrer ici dans le détail. Notre catalogue, aussi documenté que possible, en dira plus sur notre fonds et sur nos projets. Il suffira de nous le demander.

J.G. : Pensez-vous vous inscrire dans la lignée de vosillustres prédécesseurs tels que Louis Perrin, Poulet- Malassis, Auguste Aubry ou Isidore Liseux et vous considérez-vous comme l’un des derniers représentants d’une “ espèce ” en voie d’extinction ? Pouvez-vous dire quelques mots de votre bibliothèque ?

E.T. : Suis-je l’un des derniers représentants d’une espèce en voix d’extinction ? Un dernier Abencérage ou un dernier des Mohicans de l’édition ? Peut-être, si l’on regarde le monde comme il va et la ruée vers la massification de toute chose, la “ marchandisation ”, à laquelle voudrait échapper ma démarche, ma “ démarchandisation ” en quelque sorte. Je suis de coeur avec les libraires indépendants de livres neufs qui s’inquiètent à juste titre de la “ bestsellerisation ” du marché… Cependant, je travaille comme imprimeur pour plusieurs nouveaux “ petits éditeurs ” dont les travaux peuvent laisser penser qu’une relève est en train d’être assurée. Je citerai les éditions Finitude ou Pierre Mainard éditeur, à Bordeaux ; Abstème & Bobance, Interférences ou Claire Paulhan à Paris. Je pourrais en citer d’autres. Ce sont tous des gens jeunes et enthousiastes qui acceptent d’affronter mille difficultés pour voir aboutir des projets à la rentabilité faible ou incertaine malgré la qualité évidente, contenant et contenu, de leurs livres. Les libraires évoqués ci-dessus sont souvent leurs meilleurs diffuseurs - tant que le système économique, la distri-bution et la loi sur le Livre leur permettront d’exister. Venons-en aux livres anciens. Depuis bientôt cinquante ans j’ai accumulé une documentation disparate sur toutes les matières évoquées précédemment. Elle constitue une base de travail importante pour mes éditions. J’ai sans doute acheté, en moyenne, un livre par jour depuis l’âge de 14 ans, faites le calcul du poids et du sacrifice consenti à votre beau métier ! Je suis parti de moins que rien et seule une forme de passion que je finis par trouver maladive m’a guidé dans mes choix ! J’ai été très vite sensible à la qualité typographique des productions de petits éditeurs tels que ceux que vous me citez et sans nul doute leur cheminement m’a beaucoup influencé. Au-delà des fac-similés qui reprennent leur travail tel quel, mes choix esthétiques et mes recherches de papiers, notamment, leur doivent une fière chandelle. Et j’ajouterai à Perrin, Poulet-Malassis, Aubry et Liseux les noms de Gay, de Jouaust, de Quantin, de Lemonnyer, de Delahays, de Rouveyre, de Lemerre, de Kistemaeckers et surtout de Jannet avec sa Bibliothèque elzévirienne qui reste pour moi, quoique occultée, un sommet de l’histoire de l’édition parce qu’elle marie harmonieusement trois exigences essentielles : qualité des textes, qualité matérielle et prix accessible. Sans formation d’aucune sorte, et surtout sans moyens financiers, j’ai encore été très sensible, dès le début, à la Bibliothèque Charpentier ou aux productions tous azimuts et très souvent insolites de Dentu, autre oublié de l’histoire de l’édition. Ce ne sont que des exemples ; je dois aussi beaucoup aux livres de poche et j’ai hanté bien d’autres domaines, mais presque toujours du XIXe siècle, la plongée dans les siècles antérieurs se faisant à travers les remarquables réimpressions que le XIXe en a données. Ayant une nette prédilection pour l’humble bouquin témoin de son temps, je suis loin de la bibliophilie fétichiste qui confond l’intérêt profond d’un livre avec sa valeur vénale, loin de l’ostensible maroquinerie qui oublie sa première mission, la conservation. Il n’y a dans ma bibliothèque ni originale rare, ni reliure exceptionnelle, ni prestigieux livre illustré, ni manuscrit ou envoi de célébrité, ces “ grosses pièces ” ayant toujours été trop chères pour moi. Des “ curiosités ”, oui, mais je ne les classe pas comme telles. Elles recouvrent des domaines d’expression autres, voilà tout. Cela n’enlève pas leurs qualités aux livres que j’ai rassemblés et n’empêche pas la cohésion des regroupements ainsi constitués. On sait bien qu’il y aura toujours des vides sur les étagères ! D’autant que la montée exponentielle des prix dans mes domaines d’élection ne m’aidera guère maintenant à les combler !

J.G. : Est-ce que pour vous Internet va entraîner à plus ou moins long terme la disparition de la librairie traditionnelle ? Le projet de mise en ligne du texte intégral de millions d’ouvrages représente-t-il pour vous un danger pour la bibliophilie ?

E.T. : J’en suis à regretter le temps où le rapport avec le libraire était fait de dialogue, de partage d’expériences et de découvertes, voire d’érudition, de conseils en matière de lecture, d’amour de la bibliographie, la question monnaie passant au dernier plan alors qu’elle est devenue, le plus souvent, la seule matière à discuter avec le professionnel qui ne sait plus user dans les catalogues que du fallacieux rare et recherché pour tout commentaire aux titres proposés. Je salue donc au passage ceux de vos confrères qui, comme vous-même, prennent encore le temps de faire des recherches et d’établir de vraies notices, souvent précieuses, avec adjonction éventuelle d’iconographie. Cela représente un travail et un surcoût non négligeable lors de l’impression du catalogue, surcoût que je ne trouve pas anormal de retrouver dans la colonne des prix, bien entendu ! Imprimeur de catalogues, je sais de quoi je parle ! Quant aux listes sans commentaires, je resterai de même à leur égard, c’est-àdire glacial… La vieille et sympathique notion de “ livre d’occasion ” a néanmoins bel et bien disparu. Les ventes publiques où la folie d’achat se donne libre cours, les sites d’enchères sur Internet, l’avènement de l’euro, l’évolution des modes de vie, de leur coût, la pression fiscale, les disparités phénoménales des revenus, sont sans doute parmi les raisons directes d’une mutation des pratiques commerciales et des mentalités. Qu’il en résulte de la frustration pour les petits budgets ne bouleversera sans doute personne. Me sentant directement concerné, devrais-je me taire sur ce point ? Quant à Internet, son rôle négatif envers la bibliophilie et la librairie traditionnelle, j’ai peu à en dire. La mise en ligne de millions d’ouvrages est une chose qui m’échappe. Il me semble que cela ne concerne pas les acheteurs de livres mais uniquement des chercheurs qui n’ont jamais été des fanatiques de l’acquisition personnelle. Internet est peut-être un outil d’information mais il me semble aussi réunir toutes les dangereuses facilités et prédigestions que prétendent nous imposer les maîtres du pouvoir économique. C’est à mes yeux le plus vaste piège que l’homme ait inventé pour nuire profitablement à son prochain, plus redoutable et efficace que la télévision à qui la société dans laquelle nous vivons et la culture en général doivent déjà pas mal de déboires. Si la librairie traditionnelle disparaissait par la faute d’Internet ce serait peut-être, en partie, pour avoir trop sacrifié à ce nouveau dieu. Les gens qui ne jurent que par ce média ne savent sans doute pas qu’on peut tout trouver dans les livres, avec en prime la merveilleuse possibilité d’y exercer son sens critique. Je pense à ce libraire lyonnais qui imprime sur ses signets : “ Si le livre avait été inventé après l’ordinateur, il aurait constitué une avancée majeure ”. Ce sont des arguments que devraient largement développer vos confrères pour ramener les bibliophiles et autres bibliomanes déserteurs vers leurs boutiques et leurs rayonnages… à condition peut-être que la surenchère n’y ait pas droit de cité !…

© La lettre du SLAM, n°21 (septembre 2006)

Published 25 Jan 2011

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