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Rencontre avec Alain Rey

Jérôme Godon : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le terme " bibliophilie " ?

Alain Rey : L’amour des livres - et la collection de livres - n’ont pas attendu le mot bibliophilie pour s’exprimer. Mais si bibliothèque continue des mots grecs et latins, formés à partir du grec thêkê " coffre, boîte ", l’amour ne rejoint expressément le livre qu’au moyen âge, avec le Philobiblion de Richard de Bory, au début du XIVe siècle. Selon la documentation disponible, c’est le président de Brosses, auteur des célèbres lettres d’Italie, qui emploie le premier le mot bibliophilie, en 1740. C’est alors un hellénisme savant, qui ne se répand qu’avec le romantisme : Société des bibliophiles français, en 1820 et les mots dérivés, bibliophilie et bibliophilique, que l’on trouve sous la plume de Balzac en 1835. En évoluant pendant deux siècles, la bibliophilie, phénomène mondial, a rejoint le domaine des " amateurs d’art ", dans l’ambiguïté du livre, à la fois texte et objet, les deux étant liés au point de faire du bibliophile, non un simple collectionneur, mais un témoin de l’incarnation de la pensée par l’écriture et la typographie, dans un contexte esthétique, autrement dit un " style ". De nombreuses activités artisanales s’y conjuguent et le rapport charnel d’un texte, d’un papier, d’illustrations (" illuminations ", en anglais et chez Rimbaud), d’un brochage, d’une reliure, qui peut être objet d’art, se manifeste en bibliophilie dans la fonction conservatrice d’un patrimoine où les restaurateurs ont une place essentielle.

J.G. : De quoi se compose votre bibliothèque, quels rapports avez-vous avec les livres anciens, attachez-vous une attention particulière aux qualités matérielles d’un livre (reliure, papier, état…) ?

A.R. : Ma bibliothèque, éclatée en plusieurs lieux, est faite de livres anciens, romantiques et modernes, d’ouvrages d’érudition et de sciences humaines. Peu d’illustrés, ni d’éditions modernes de prestige ; beaucoup d’originales modestes, des envois, au XXe siècle. Première place à la littérature française, du Roman de la Rose à nos jours (les textes du moyen âge sont de simples éditions de travail). Mon rapport avec les livres anciens est de plaisir : lecture, consultations, maniement, poids, odeurs et couleurs, parfois gravures. Je les aime " dans leur jus ", mais un beau texte du XVIe ou XVIIe siècle dans une reliure fin XIXe crée une hybridité agréable…

J.G. : Quels sont pour vous les ouvrages essentiels de l’histoire de la lexicographie ?

A.R. : Je possède beaucoup de dictionnaires ; les très importants qui me manquent, c’est à cause de leur encombrement (L’Encyclopédie de Diderot, les grands Trévoux, le Moreri, critiqué par Bayle, le " Pierre Larousse "). Etapes essentielles : Calepino, multilingue, H. Estienne, Nicot, Richelet, Furetière, ceux cités plus hauts, la pléiade du XIXe siècle, l’orgie du XXe et du début de ce millénaire. J’ai ces ouvrages en 1ère édition ou non, et une myriade de dictionnaires, du Thesaurus latin venant de la bibliothèque de Roger Peyreffite à de superbes exemplaires de dictionnaires jésuites du XVIIIe siècle.

J.G. : Hormis Rabelais, qui je crois est votre auteur favori, pouvez-vous nous citer quelques écrivains que vous affectionnez ?

A.R. : Liste banalement éclectique : Chrétien de Troyes, Villon, Charles d’Orléans, Ronsard, les poètes " baroques ", Racine, La Fontaine, la pensée libre : Diderot, Voltaire, Rousseau, les grands romantiques, les pyramides Balzac et Hugo, Stendhal et Flaubert. En poésie Nerval, Rimbaud, Mallarmé. Au XXe siècle, contradictoires, Valéry et Céline (dont je hais les idées, mais qui écrit dans le droit fil de Rabelais, comme Joyce). Après, je ne donne pas de bons points, mais je teste beaucoup et j’aime quelques-uns.

J.G. : Pensez-vous que la librairie ancienne ait encore sa place (et un avenir) au XXIe siècle ?

A.R. : Si j’en juge par la résistance du livre à l’inondation électronique, la librairie d’anciens - et même la brocante informe - ont de l’avenir. Ce sont des zones de liberté totale par rapport à la loi du plus grand nombre. Aujourd’hui les happy few sont nombreux, mais entourés par le peuple respectable et moutonnier des lecteurs du Da Vinci Code, cette fabuleuse escroquerie mentale digne d’une admiration horrifiée. La librairie d’anciens est l’espace du passé, de la rareté, des retrouvailles, du plaisir mental et physique du " livre ". Le jour où il n’y aura plus de livres hors du commerce industriel, réglé par les diffuseurs, l’esprit même du " livre " sera mort. L’avenir du " livre ancien ", même moderne (une originale de Le Clézio avec envoi), est un enjeu culturel, surtout dans cette Europe occidentale vilipendée par une " globalisation " commerciale.

© La lettre du SLAM, n°20 (juin 2006)

Published 25 Jan 2011

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