Back to list

Tell a friend

Rencontre avec Gérard Durozoi, enseignant en philosophie et critique d’art contemporain,

Jérôme Godon : Que pensez-vous de l’exposition DADA actuellement présentée à Beaubourg ?

Gérard Durozoi : Dada est difficile, sinon impossible, à exposer… On n’en peut montrer que des traces : la multitude de revues, affiches, tracts et correspondances, et les « oeuvres » où s’affirme un esprit ambivalent, à la fois rageur et positif, puisque Dada met au point des techniques (montage, assemblage, ready made) qui seront ensuite exploitées sereinement par une conception de l’art que Dada récusait… De l’exposition de Beaubourg, je conserve une impression elle aussi ambivalente : j’en suis sorti un peu affligé - c’est vraiment Dada en « cellules », et avec quel sérieux ! Mais à la réflexion, il me semble que le visiteur peut malgré tout y errer à sa guise, passer au hasard d’une chose à l’autre, et cette liberté qu’on lui laisse peut l’aider, du moins je l’espère, à deviner ce que fut l’effervescence créatrice de Dada, de toutes façons impossible à reproduire.

J. G. : La vente Breton a provoqué une polémique sur la dispersion d’une collection que certains auraient souhaité voir rentrer dans le domaine public. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

G. D. : Les opposants à la vente - dont certains n’avaient jusqu’alors jamais prouvé leur intérêt pour Breton ou le surréalisme… - ont déploré la perte d’un patrimoine national, ce qui aurait sans doute fait rire Breton lui-même, fort peu attaché comme on sait à l’idée de « nation ». Pour ma part, j’ai cosigné une déclaration collective intitulée « Le grimoire sans la formule », d’orientation toute différente, où l’on rappelait que, en marge de l’activité mercantile (qui se prolonge et même s’amplifie si j’en crois les catalogues de certains libraires - on doit en être, depuis la vente, au troisième ou quatrième revendeur - et les prix demandés), la « formule » du surréalisme n’est ni dans un musée, ni à vendre… Permettez-moi d’ajouter quelques mots sur l’admirable générosité dont a fait preuve Aube Breton Elléouët : elle a offert des oeuvres capitales aux institutions, elle est allée en Colombie Britannique restituer un masque aux descendants des Indiens qui l’avaient élaboré, elle a manifesté sa sympathie, par d’autres moyens, aux artistes vivants présents dans la collection de son père, elle a financé un CD Rom présentant, pour les chercheurs qui ne sont pas forcément des spéculateurs, tout le contenu de l’atelier et des archives du 42 rue Fontaine, etc… Voilà de quoi rappeler au milieu de l’art que tout n’est pas monnayable des oeuvres de l’esprit.

J. G. : Pour la rédaction de vos ouvrages, vous avez accumulé une importante documentation. De quelle manière cet ensemble s’est-il constitué ?

G. D. : Le virus de l’accumulation est apparu au début des années 60 ! J’étais élève au lycée Condorcet, et je passais matin et soir à la librairie Eppe, rue de Provence. Les livres y affluaient quotidiennement, et les prix étaient modestes : la moisson, chaque jour, était pour moi de 20 à 30 ouvrages. J’ai ainsi acquis mes premières éditions originales de Breton, de Michaux, de Beckett, aussi bien qu’une collection presque complète de la Nouvelle Revue française (ou des centaines d’images d’Epinal !). Depuis, je continue à chiner un peu partout : si je voyage sans rendre visite à au moins un libraire, c’est un voyage raté. J’achète aussi, un peu, sur catalogue - si je connais déjà la maison… Résultat : après diverses épurations périodiques, une « bibliothèque » de 15 à 20 000 volumes - philosophie, littérature, histoire de l’art et monographies. Plus quelques « annexes » : livres d’enfants, revues, catalogues d’expositions, etc. C’est très encombrant, mais j’ai toujours beaucoup de mal à me défaire de la moindre plaquette (même si je sais que je ne la relirai jamais !).

J. G. : Devant, notamment, l’évolution exponentielle d’internet, la désaffection progressive pour les magasins et le manque de renouvellement de la clientèle, beaucoup d’entre nous se posent des questions sur l’avenir de notre profession. Quel sera pour vous le profil du libraire de demain ?

G. D. : Internet inquiète. Reste à savoir si la fascination qu’il exerce suffira longtemps. Trop de mes amis y ont eu des déceptions pour que j’aie envie d’aller y voir - et j’ai besoin d’un rapport physique avec ce que j’achète. Il n’en reste pas moins que, pour gagner une clientèle déjà acquise aux techniques de communication qui font de l’interlocuteur un fantôme, le libraire doit coiffer sa casquette d’internaute… Restera à faire revenir cette clientèle virtuelle dans la réalité des magasins… Si les prix (je parle des livres d’occasion ou « anciens ») continuent à être calculés sur une moyenne Internet, la dite clientèle se contentera de rééditions en « poche ». Je conçois parfaitement qu’un volume de la collection Bérès vaille une petite fortune, car il est réellement rare. Mais dans les domaines qui m’intéressent, la rareté est plus souvent fantasmée que réelle, et je conseillerais volontiers au libraire de demain de tenir compte du prix d’acquisition d’un livre plus que de sa « cote » électronique. Le client qui a fait une affaire (ou qui le croit) revient toujours. D’autant plus s’il trouve dans la librairie un lieu de paroles autant que d’écrits, où découvrir des oeuvres auxquelles il ne pensait pas. Le libraire devra de plus en plus aider le lecteur (surtout s’il est jeune) dans ses explorations : cela suppose qu’il devine les curiosités de sa clientèle, et qu’il connaisse ce qu’il propose. Mais qui a jamais prétendu que c’était un métier facile ?

© La lettre du SLAM, n°16 (décembre 2005)

 

 

Published 25 Jan 2011

Top