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Rencontre avec Claude Jolly, sous-directeur des bibliothèques et de la documentation au ministère de l’éducation nationale.

Michel Bouvier : Vous avez dirigé une Histoire des bibliothèques françaises sous l’Ancien Régime. Après avoir été sept ans conservateur de la bibliothèque de la Sorbonne, vous êtes depuis 1994 sous-directeur des bibliothèques au sein de la direction de l’enseignement supérieur. Que peut-on dire des fonds patrimoniaux des bibliothèques des établissements d’enseignement supérieur ?

Claude Jolly : Le premier objet de ces bibliothèques est d’être en prise avec la “ science qui se fait ”. D’où l’importance attachée à la fraîcheur des acquisitions d’ouvrages et la place déterminante des abonnements aux revues savantes, qu’elles soient sous forme papier ou électronique. Pour autant, ces bibliothèques conservent un riche patrimoine bibliographique dont la fonction scientifique ne saurait être sous-estimée. Pour des raisons historiques bien connues (suppression des universités en 1793, confiscations révolutionnaires qui n’ont pas épargné les collections des collèges et facultés, etc.), ce sont bien sûr les bibliothèques municipales qui possèdent la plus grande quantité d’ouvrages anciens (près de 4 millions), sans parler des fonds considérables de BNF. Cela dit, le total des ouvrages antérieurs à 1810 conservés dans les bibliothèques de l’enseignement supérieur est supérieur au million. L’histoire de ces fonds est extrêmement variée : certaines bibliothèques ont traversé sans trop d’encombres la période révolutionnaire (Ste- Geneviève, Sorbonne, Mazarine) ; d’autres relèvent d’institutions “ thermidoriennes ” qui ont pu récupérer diverses collections (Institut, Muséum) ; d’autres encore ont reconstitué un fonds ancien “ après coup ” (B.N.U. de Strasbourg) ; d’autres sont issues de dons ou legs de grands collectionneurs (Victor Cousin pour la Sorbonne, Jacques Doucet, qui est à l’origine de la bibliothèque d’art et d’archéologie, devenue bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art) ; etc. A cela s’ajoutent bien sûr d’importantes collections du XIXe siècle ou des fonds précieux du XXe, comme ceux par exemple de la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, placée sous la responsabilité de la chancellerie des universités de Paris.

MB : Comment ces fonds sont-ils conservés et valorisés ?

CJ : Ceux-ci sont en fait concentrés dans un petit nombre d’établissements. Si une cinquantaine de bibliothèques de l’enseignement supérieur possèdent des fonds anciens, 80% de ceux-ci sont conservés dans une douzaine de bibliothèques seulement. Ces dernières disposent donc le plus souvent d’un service spécialisé, qui s’appelle Réserve ou service des livres anciens. Dans ce cas, ces bibliothèques mettent en oeuvre une politique de conservation et de valorisation. Les catalogues qui signalent ces documents existent encore majoritairement sous la forme de fichiers papier ; je note cependant que plus de 250.000 ouvrages antérieurs à 1810 figurent dans le catalogue collectif de l’enseignement supérieur (www.abes.sudoc) accessible en ligne. Le catalogue général des manuscrits va également être rétroconverti dans le cadre d’une opération commune associant la direction du livre et de la lecture et la direction de l’enseignement supérieur, avec le concours de la BNF et de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur.

MB : Quelle est la politique d’acquisitions de ces bibliothèques ?

CJ : Les acquisitions de manuscrits ou d’imprimés anciens sont peu nombreuses, mais souvent liées soit à l’intérêt de compléter un fonds spécialisé qui constitue un pôle de référence, soit - ce qui est normal dans l’enseignement supérieur - à un programme de recherche de l’établissement sous l’autorité duquel la bibliothèque est placée.

MB : Quelles relations le monde universitaire entretient-il avec ces collections ?

CJ : Elles sont très variables selon les disciplines et le type de travaux menés. Pour les uns, il s’agit de “ vieux bouquins ” auxquels ils reconnaissent toutefois une valeur historique, pour d’autres, ce sont des instruments de travail, des sources et des objets d’études (qui peuvent en outre remplir une fonction pédagogique). Comment voyez-vous les relations entre l’édition, la librairie ancienne et les bibliothèques ? C’est une banalité de dire que tous les acteurs de la chaîne du livre sont profondément solidaires. Je pourrais illustrer cette complémentarité par des exemples pris dans un domaine que je connais un peu, celui de la philosophie française entre 1789 et 1815. Si vous travaillez sur Volney, l’édition de ses oeuvres dans le Corpus des oeuvres de philosophie en langue française chez Fayard répond à la plupart des besoins courants et conduit à n’avoir recours aux éditions anciennes qu’à titre exceptionnel. Si vous travaillez sur Cabanis, les éditions du XIXe siècle des Rapports du physique et du moral de l ’homme abondent, que ce soit dans les bibliothèques ou sur le marché de l’antiquariat, mais il est clair que l’édition de référence est celle publiée aux P.U.F en 1956 par Lehec et Cazeneuve : comme elle est introuvable dans le commerce, le rôle des bibliothèques est ici absolument irremplaçable. Si vous travaillez sur Destutt de Tracy, l’édition de référence des Elémens d’idéologie, celle de 1824-1826 éditée chez Lévi, est peu répandue, y compris dans les bibliothèques : le marché du livre ancien est sans doute, en l’occurrence, la meilleure façon d’y avoir accès. On voit que, selon le cas, la réponse au besoin n’est pas la même.

MB : Reste la question d’actualité : le développement de l’électronique ne va-t-il pas tout bouleverser ?

CJ : Oui et non. Oui, dans la mesure où la numérisation ouvre la voie à de nouveaux usages et à des possibilités de recherches dont on ne soupçonnait pas la richesse il y a seulement une dizaine d’années. Non, dans la mesure où le livre dans sa forme codex est parfaitement adapté à un certain nombre de besoins et pratiques scientifiques auxquels ne répondent de façon satisfaisante, au moins dans les sciences humaines et sociales, ni la lecture sur écran, ni la lecture sur sorties d’imprimantes.

© La lettre du SLAM, n°10 (avril 2005)

Published 18 Jan 2011

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