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Vers la fin de l’ère Gutenberg ?

Voilà déjà plusieurs années que les amoureux du livres, écrivains, lecteurs, éditeurs, bibliophiles se désespèrent à l’idée d’une fin inexorable de l’écrit et de l’imprimé. Certains ont même choisi de mépriser le nouveau média numérique qui s’offre à eux, pensant que cette résolution pourrait préserver l’objet de leur prédilection. Notre profession est au centre des échanges entre ces idolâtres du livre et peut apporter un regard plus général sur ces importantes questions de civilisation. Le livre a déjà changé de forme d’une façon substantielle à la fin du moyen âge avec l’apparition de l’imprimerie. Les copistes d’alors se sont alarmés et ont entamé des démarches pour en limiter la diffusion, mais le livre typographique s’est imposé aussi sûrement que s’est imposé l’ordinateur personnel dans les foyers. Pour autant, la calligraphie a survécu, destinée à un nombre limité d’amateurs tandis que se développaient parallèlement d’une part le goût du beau livre et d’autre part l’usage du livre d’étude. De même, à l’apparition de l’automobile, les cavaliers ont jugé cette invention avec mépris, incapables de concevoir qu’on pourrait un jour préférer cette machine à un alezan. Si la voiture s’est répandue dans toutes les couches de la société, il reste aujourd’hui des cavaliers épris de liberté. N’ont été effacés que les diligences, les relais de poste, les longs voyages dans la pluie et le vent. Ce n’est donc que l’aspect utilitaire de l’équitation qui a disparu, et non l’amour du cheval. Dernier exemple : la télévision. Dès les années 50, de nombreux lettrés ont prédit la fin de la culture de l’écrit. On peut déjà tirer un premier bilan, après cinquante ans, de l’immixtion du petit écran dans la vie privée : y a-t-il eu des changements majeurs ? Les forts en thèmes sont toujours au premier rang, et nous, libraires, sommes bien placés pour témoigner qu’il reste une forte population de lecteurs raffinés et cultivés en France. Depuis peu, le livre connaît une forme supplémentaire. Cette nouvelle présentation n’implique en aucun cas la disparition totale des précédentes : à côté du livre de luxe ou d’artiste, toujours vivace, on trouvera encore des livres « portables » qu’on dévore dans son lit, sur la plage ou dans l’autobus, enfin on aura dorénavant la possibilité de les stocker sous forme numérique, ce dernier état ne faisant que s’ajouter aux premiers et chacun répondant à un besoin particulier. Notre profession pourrait-elle être menacée ? Rien ne permet de le penser. Comment imaginer que la relation si spécifique qui lie l’homme au livre puisse un jour disparaître ? Leur commune condition, à la fois esprit et matière, est la clé de cette affinité puissante. Dans un passionnant article manuscrit d’Octave Uzanne que j’ai sous les yeux, l’homme de lettres nous donne déjà son point de vue vers 1880 : « Comment s’amuseront les bibliophiles futurs ?- Quels seront leurs jouets préférés ?- à quelle source de vanité nouvelle accommoderont-ils leur passion pour le livre ? » et il répond plus bas : « Deux hypothèses se présentent. La première nous fait admettre que l’impression par caractères mobiles et que la formule jusqu’ici admise du livre typographique plié au format et broché, soient abolis, qu’une invention nouvelle remplace la méthode de Gutenberg. La seconde hypothèse nous porte à croire à la durée de la typographie, avec des améliorations déjà prévues pour le tirage et l’illustration des livres. Dans l’un et l’autre cas, la Bibliomanie persistera. Le livre toujours serait collectionné et l’abolition de la formule typographique ne ferait qu’accentuer la recherche de beaux spécimens d’impression (…). On a recherché les incunables, c’est à dire les ouvrages du berceau de l’imprimerie, on rechercherait avec non moins de passion les lectufunérables, ou exemplaires de l’agonie des presses rotatives… » N’y a-t-il pas un peu d’orgueil à penser que notre génération sera la dernière à servir la bibliophilie ?

© La lettre du SLAM, n° 10 (avril 2005)

Published 18 Jan 2011

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