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Rencontre avec Mark Kopylov, Directeur des Editions des Cendres

Anne Lamort : Votre catalogue propose des titres choisis, des réimpressions d’ouvrages curieux sur la bibliographie et la bibliophilie : quels sont vos principaux lecteurs ?

Mark Kopylov : Si seulement nous le savions… Mais avant de parler de nos lecteurs, j’aimerais préciser le sens de notre travail éditorial. Voilà bientôt vingt ans, Christiane et moi fondons nos éditions sur un coup de tête. Nous sommes alors de la partie pour oeuvrer comme c o r recteurs après être passés par l’Éducation nationale et le journalisme. J’ai l’impression que notre catalogue s’est peu à peu imposé à nous, en cheminant. Il fait assurément peuve d’un certain éclectisme, et dans le même temps, il suit une ligne relativement fidèle. Ce matin encore, Jean-Pierre Le Goff - dont Cachets de la poste a paru en 2000 chez Gallimard -, venait nous proposer un beau projet de livre intitulé Le Fil à plomb. Nous croyons volontiers aux signes. Il n’est pas de mystère dans la manière dont ils surviennent, au sens ou une disposition à les recevoir - ou à les entendre - les fait probablement surgir. Notre catalogue, qui s’est construit initialement autour du projet de redécouverte d’auteurs oubliés (Xavier Fo r n e ret, Charles Asselineau, Champfleury, Marcel Schwob…) a aussi connu une longue période Valery Larbaud (ce n’est pas fini, mais plus calme en terme de nombre de parutions), puis s’est attaché à la littérature anglaise qui était pour nous le moyen de travailler aux côtés d’auteurs contemporains. Nous avons ainsi fait découvrir en France A. S. Byatt, Carlo Gébler, Alice Thomas Ellis… sans nous douter que dans le même temps où ils recevaient par notre biais un premier excellent accueil de la presse et du public en France, les " grandes maisons " leur faisaient des avances… et c’est ainsi qu’on les retrouve aux catalogues de Flammarion, Actes Sud, Denoël, l’Olivier, Autrement, Phoebus… Nous nous sommes ensuite lancés dans de plus vastes projets : le Manuel de Bibliophilie de Christian Galantaris ; avec André Jammes, le volumineux album de planches de caractères de Firmin et Jules Didot ; la nouvelle édition des Fous littéraires d’André Blavier (1 200 pages serrées sur papier bible)…, ce dernier titre ouvrant la voie à une série de publications d’auteurs excentriques : Antoine Madrolle et, voici quelques semaines, Michel Cirier, prince des typographes fous. Les lecteurs, j’y viens enfin, se re t ro u vent pro b a b l e m e n t diversement dans la grande variété de nos goûts. A l’exception de quelques inconditionnels dont on sait qu’ils possèdent chacun de nos titres, parfois sous un même numéro, ils vont, viennent, oublient, redécouvrent…, comme va la vie.

A. L. : Pensez-vous être le successeur d’Auguste Aubry ou de Louis Perrin, ou simplement un éditeur apportant un soin particulier à la composition et à la présentation des ouvrages ?

M. K. : J’aurais surtout aimé être le contemporain des deux éditeurs dont vous citez les noms. Je l’aurais alors aussi été de Jannet, Techener, Curmer… et quelques autres. Je me sens très proche du XIXe siècle et de ses livres. C’est à René Ponot que nous devons d’avoir publié deux volumes consacrés à Louis Perrin, admirable imprimeur lyonnais qui fut l’initiateur du renouveau elzévirien dans les années 1830. Pour Auguste Aubry, dont je tente de réunir entre autres la série des " Trésors des pièces rares et inédites " (vingt volumes aux tirages limités parus entre 1855 et 1872), nous aimerions - parmi d’autres projets de publications portant sur le livre au XIXème siècle - y consacrer un volume. Assurément, par tempérament, nous souhaitons appartenir à la lignée de ces éditeurs en retrait, à leur manière " décalés ", porteurs d’exigences que la plupart des contemporains jugent d’un autre âge : attention portée à la qualité du texte, soin sans concession accordé au visuel, surveillance des tirages… !

A. L. : Auguste Aubry et Louis Perrin proposaient des tirages de tête sur peau de vélin et papiers de couleurs. Techniquement et commercialement, est-ce envisageable de nos jours ?

M. K. : Vous me parlez de papier et cela tombe bien. C’est un de mes grands sujets de colère. Notre époque, qui n’a de cesse de rêver le multiple invariant, va vraiment trop loin. Qu’on nous laisse les moyens de faire. Si l’on compare les catalogues de papetiers - je les collectionne et si vous m’en laissez le temps je dirai tout le mal que je pense des minuscules appartements parisiens qui limitent la collecte des imprimés -, ceux des années 1970 offraient encore un choix sans commune mesure avec ce qui se trouve aujourd’hui : une peau de chagrin. A quoi bon fabriquer des papiers d’ u s a g e confidentiel, pensent les marchands. De là l’abandon de quantités de gammes : formats, grammages et couleurs ne sont jamais au re n d ez - vous. Aussi , penser à des tirages de tête deviendra bientôt impossible. Pourtant, vaille que vaille, nous continuons à faire imprimer, pour notre plaisir et celui de certains amateurs - je le crains de plus en plus rares - des tirages de luxe à grandes marges et non rognés, sur Hollande, vergé ou papiers de création aux noms trop " modernes" : modigliani, yearling, old mill… !

A. L. : Avec la dématérialisation des échanges intellectuels, on peut s’interroger sur l’avenir du livre imprimé. Comment voyez-vous la bibliophilie au XXIème siècle ?

M. K. : Je ne suis pas plus inquiet aujourd’hui qu’hier. Le " bon livre " comme le " beau livre " sont depuis longtemps menacés, plus encore en ces temps d’inculture. Dans L’Édition sans éditeurs paru aux éditions de la Fabrique, André Schiffrin éclaire parfaitement la situation actuelle. En marge des grandes machines internationales à produire les livres, pourtant, le travail continue à se faire, la création à vivre. Certes le livre " industriel " n’a de cesse d’être plus conquérant pour l’immédiat ; il n’empêche, le temps joue en faveur du livre " vrai ". Combien de livres invisibles ou méprisés à leur parution autrefois sont aujourd’hui les plus recherchés ! Il en sera j’en suis certain de mêmedes productions présentes du Lérot, de Plein Chant, de l’Échoppe, de Héros-limite et quelques autres passionnés du livre….

© La lettre du SLAM, n°5 (septembre2004)

Published 18 Jan 2011

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