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This article was published on www.ILAB.org, it is presented here by permission of the International League of Antiquarian Booksellers.

Vandérem et la bibliophilie nouvelle

Vandérem et la bibliophilie nouvelle Vandérem et la bibliophilie nouvelle Vandérem et la bibliophilie nouvelle

Par Jean Viardot (Expert honoraire près la Cour d’appel de Paris)


De 1922 à 1939, d’une guerre à l’autre, une vie nouvelle, ardente, enthousiaste, querelleuse, anime le Bulletin du bibliophile. Le nombre des abonnés monte en flèche, le courrier des lecteurs s’enfle, les polémiques - parfois très vives - se multiplient et, surtout, de sérieuses perturbations doctrinales ébranlent les vieilles convictions : jamais, même au temps où Nodier l’enchantait de ses subtiles chroniques, le Bulletin n’a montré un tel entrain, n’a vécu sur un tel rythme.

Le mérite de cet épisode emporté de l’histoire de la bibliophilie française revient tout entier à Fernand Vandérem. En 1922, Henri Leclerc, libraire-expert, propriétaire de la revue, lui en a confié la direction. Homme tout autre et venu d’un tout autre bord que Georges Vicaire, son prédécesseur, Vandérem n’est ni un érudit ni un bibliographe patenté. C’est un écrivain, romancier sans succès et chroniqueur littéraire apprécié, qui s’est taillé dans le petit monde spécialisé de la librairie ancienne la réputation d’un amateur fin et paradoxal. L’aplomb de ses oukases et la causticité de son esprit en ont fait une manière de personnage. À la tête du Bulletin, il va révéler et déployer tous les talents d’un incomparable animateur.

Au sortir de la Grande Guerre, l’ébranlement des valeurs est général ; le temps est venu des révisions déchirantes. Plus d’insolence que jamais brille dans les yeux des jeunes gens à l’égard des aînés et des choses en place. Le champ du livre rare n’échappera pas à sa remise en cause. C’est Vandérem qui embouche les trompettes de Jéricho. Le titre même qu’il va bientôt donner au recueil de ses premières chroniques, la Bibliophilie nouvelle, postule bien une ancienne bibliophilie et l’intention de la déclasser et de la discréditer. Il y a de la subversion dans cette entreprise.

Au principe de la réflexion, de la doctrine et de l’action militante de Vandérem, cette conviction forte, non écrite mais évidente à tout lecteur attentif : la bibliophilie est la pointe suprême d’un art de vivre raffiné, celui de l’homme du monde accompli, c’est-à-dire cultivé et esthète. La bibliophilie est un dandysme au sens noble du mot. D’où l’importance véritablement totémique accordée, par le nouveau clan, à la figure de Baudelaire considéré comme l’emblème de la modernité dans les lettres et les arts, et consubstantiellement l’attention fine et pointilleuses portée à l’habillage des exemplaires.

Toute l’ entreprise de Vandérem peut se comprendre comme un recentrage et un aggiornamento littéraires de la bibliophilie. Quand il prend en mains le Bulletin du bibliophile, la considération des éditions originales littéraires - au moins pour ce qui est des textes-, romantiques et modernes, est loin de l’éminente dignité à laquelle elle accèdera bientôt. Évidemment les collectionneurs d’éditions originales existent, mais ils agissent en ordre assez dispersé, sans guide et sans doctrine et n’occupent dans le champ du livre rare qu’une position dominée. Il faut rappeler que le goût, la ferveur des bibliophiles pour ce type de livres - tout constitutif qu’il puisse paraître au profane de la définition même de la bibliophilie - est relativement récent. Les éditions originales n’ont pas encore reçu toutes leurs lettres de noblesse. Elles ne se sont agrégées à ce que nous appelons la sphère bibliophilique (le domaine du collectionnable) qu’assez tardivement et alors même que le champ du livre rare était parfaitement structuré, fonctionnant autour d’autres types de livres. Leur entrée n’y remonte qu’aux années 1840 - 1850, et encore ne furent longtemps acceptées et considérées que les éditions originales des grands classiques du XVIIe siècle qui atteignirent, à partir des années 1860, des prix très élevés. Les rejoignirent bientôt les grands auteurs du XVIe et principalement les poètes de la Pléiade. Quant aux romantiques, ils durent attendre les années 1880 - 1900 pour se voir accorder quelque attention.

En 1920, le marché s’organise principalement autour de deux pôles. D’une part, la haute bibliophilie dominée par la puissante et patriarcale figure du libraire Édouard Rahir, qui règne sur les collectionneurs de livres anciens précieux, maintenant la tradition de la grande curiosité des Debure, Barrois, Techener, Potier, Morgand et, d’autre part, le clan de ce qu’on pourrait appeler les « béraldistes » pour qui - ils l’ont proclamé non sans provocation et triomphalisme - « la bibliophilie n’est qu’un bibelotage comme un autres ». Pour eux, les livres sont d’abord des objets, artefacts intéressants comme tels, et l’attention portée à la typographie, à l’illustration ou à la reliure peut dominer ou écarter toute prise en compte du texte.

Ainsi, le « vrai bibliophile », type accompli du nouveau converti selon le mot de Vandérem, constitue « une bibliothèque » non « une collection d’objets anciens », ce qui assez spécieusement le distingue des clients de Rahir, et encore moins une « collection de plats », au contraire des « béraldistes », collectionneurs de reliure sans considération des textes recouverts.

La « bibliothèque » du « vrai bibliophile » est exclusivement d’éditions originales littéraires, étroitement anthologique et résolument moderne. Moderne étant ici le mot-clé qu’il faut entendre au sens baudelairien du terme. Dandy dans le choix des textes qu’il approche avec l’indépendance de jugement et la liberté de goût d’un homme animé par « l’esprit poétique moderne », c’est à l’aune de la sensibilité nouvelle que le « vrai bibliophile » entreprend de réévaluer et de réapprécier le patrimoine littéraire français. Lecteur fin et personnel, il ne se règle que sur son goût et ne retient que ce qui reste, à son sens, lisible et vivant. Loin de lui l’idée, si fréquente aujourd’hui, de s’en remettre quant au choix des textes à ces sortes de palmarès élaborés par des instances culturo-bibliophiliques, tel le Grolier club, où, plus dévastateur encore le Printing a the mind of man, assignant aux amateurs un programme de cases à remplir. Cette bibliophilie de table d’hôte n’est pas son fait. Le bibliophile assisté, d’ailleurs, est la bête noire de Vandérem qui n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser les « manuelistes », type de bibliophiles collectionnant selon les jugements des « sorbonnards » les Lanson, Brunetière, Petit de Julleville, etc. Haro également sur ceux qui ne quittent pas des yeux le baromètre des enchères. Il faut lire le long article qu’il consacre aux premiers signes de la grande crise économique : on peut y lire en filigrane que, pour Vandérem, le « vrai bibliophile » comme le scout sous la pluie « sourit et chante dans les difficultés » ; il se réjouit même de l’effondrement des cours qui va lui permettre de recueillir à bon compte la défausse du spéculateur déçu.

Ne s’en tenant qu’aux chefs-d’oeuvre, aux « phares » littéraires le « vrai bibliophile » n’a que mépris pour le petit goût ou les goûts spéciaux. Il renvoie aux oubliettes les curiosités et raretés bibliophiliques si chères à Nodier et, d’autre part, les auteurs ou textes ne présentant que des mérites secondaires, historiques, folkloriques, anecdotiques, etc. Ainsi son goût pour les « petits romantiques » condamne Asselineau sans appel.

Le domaine du collectionnable - à savoir l’ensemble des livres reçus à un moment donné, dans un groupe donné, comme dignes d’être collectionnés - est l’une des données fondamentales de l’histoire du champ du livre rare. Il n’a pas été constitué une fois pour toutes. Il n’est pas immuable. Il a varié dans le temps et, selon toutes probabilités, il variera encore. Agrégations et délestages continuels jalonnent son histoire et ont modelé sa physionomie actuelle. Aux historiens de la bibliophilie d’en dessiner les contours successifs et de rendre compte de ses métamorphoses.

À ce titre, le passage de Vandérem au Bulletin du bibliophile est éclairant et offre de ces phénomènes une image accélérée. Affirmant et affichant ses goûts, s’exprimant au nom de la sensibilité nouvelle et s’abritant derrière le masque oraculaire de Baudelaire à qui il emprunte beaucoup de ses plus heureux jugements, Vandérem a tenté d’agréger au corps consacré nombre de textes, à ses yeux « négligés ». L’admiration déclarée de Baudelaire pour, par exemple, les Liaisons dangereuses ou les romans de Custine n’avait pas suffi à convaincre les bibliophiles ; Vandérem, lui, aura plus de succès. Il faut dire que les ouvrages de Baudelaire lui-même ne trouvèrent un fervent collectionneur que dans l’immédiat avant-guerre : Parran, dont l’approche bibliophilique impressionna tellement Vandérem.

C’est d’ailleurs en Parran qu’il faut voir la grande figure inspiratrice la Bibliophilie nouvelle. La postérité bibliophilique a ratifié beaucoup des choix de la chronique « livres négligés » : Ubu roi de Jarry, la Revue fantaisiste (contributions de Baudelaire et eaux-fortes de Bresdin), le Nouveau Tableau de Paris de Mercier, les Grands Jours d’Auvergne de Fléchier, etc., mais elle a, plus ou moins poliment, récusé des propositions de déclassements trop visiblement dictés par de mauvaises haines personnelles ou des répugnances de bel esprit. Vandérem détestait George Sand et Nodier, par exemple, ou tenait pour indigne d’un lettré d’accorder importance aux romans d’Alexandre Dumas !

Les annales de la bibliophilie ont surtout retenu, comme exemplaire de son entreprise, l’affaire insensée dite des « préfaçons belges ». Au début des années 1920, les bibliophiles français assistèrent à l’irruption dans leur ciel de sortes d’ovni bibliographiques, les éditions belges d’auteurs romantiques français. La soudaine évidence que nombre de celles-ci, déconcertants témoins imprimés véhiculant souvent des textes majeurs, avaient priorité de date sur les éditions originales consacrées jeta le désarroi dans les rangs des amateurs et des libraires. Quant aux bibliographes appelés à la rescousse, soit manque de rigueur dialectique, soit vertige d’une polémique passionnée, ils se montrèrent incapables de les identifier correctement - d’où des turbulences terminologiques, qui durent encore, et l’ébranlement d’une des notions capitales de la bibliophilie française, celle d’édition originale.

Vandérem orchestra tout ce tumulte, s’entêta pour les « préfaçons », entretenant et attisant une guerre tout à fait picrocholine ! Avant leur publication en volume – la coutume est presque générale à l’époque - les romanciers publient leur texte en feuilleton. D’après ce texte imprimé des journaux ou revues, les imprimeurs belges composent à la hâte, s’arrangeant pour devancer la publication en volume de Paris. Que valent ces éditions ? Les textologues aujourd’hui ont tranché. Aucun d’entre eux n’entreprendrait une édition critique d’un texte à partir d’une « belge ». L’histoire reconstituée des étapes de la transmission des textes les condamne absolument. Copie, souvent altérée comme chaque fois qu’il y a recomposition typographique, elle n’offre, pour de multiples raisons, aucune assurance textuelle : l’auteur n’a pu revoir les épreuves, les imprimeurs belges ont souvent - moins qu’on ne l’a dit cependant – procédé à des suppressions ou à des altérations. Enfin, on le sait pour nombre d’ouvrages de Balzac, le texte livré aux journaux et revues différait très sensiblement du texte souhaité, les rédacteurs exigeant des corrections ou des mutilations destinées à l’adapter aux mentalités de leurs publics respectifs.

Vandérem ouvrit un autre front, déclencha encore une autre guerre, celle des « conditions ». Comment convenait-il d’avoir les éditions originales si convoitées : brochées, en reliure de l’époque, rhabillées postérieurement ? Inlassablement, il tenta d’imposer sa conviction : la condition optimale, bibliophiliquement parlant, est la reliure de l’époque, même modeste. D’où son insistance à révéler les charmes, très réels d’ailleurs, des demi-reliures du XIXe siècle, souvent de facture plus soignée que certaines pleines reliures, et son soin à dégager des critères de datation. Ce sont les libraires de sa mouvance, Ronald Davis, Maurice Charvet, Marc Loliée, Roland Saucier, etc. qui ont appris à la fine fleur de la bibliophilie française à juger et à apprécier si finement les exemplaires, se montrant capables de décider à dix ans près, et quelquefois moins, la date d’exécution de toute demi-reliure du XIXe siècle ! Aujourd’hui « condition Vandérem», expression couramment employée et appliquée exclusivement aux éditions originales du XIXe, signifie à peu près ceci : une demi-reliure de l’époque, même modeste, mais de facture fine et de conservation impeccable.

L’explication d’une approche bibliophilique si passionnée nous échappera-t-elle toujours ? Risquons une hypothèse. Quand il accède à la rédaction du Bulletin du bibliophile, Vandérem est un homme déçu qui va jouer sa dernière carte. Écrivain sans succès « un peu aigri, au dire même de Henri Leclerc, par l’indifférence du public devant ses romans », il vient de mesurer sans doute - il a cinquante-cinq ans - le peu d’espoir qui lui reste de réussir dans la littérature. Mais il s’est acquis une sorte de prestige dans un autre champ, celui du livre rare, où précisément la chance n’est pas mince d’investir et de convertir au taux le plus avantageux son capital spécifique, à savoir sa compétence en matière de littérature et son talent d’écrivain polémiste. (Notons qu’il y a d’autres exemples de démarches voisines, les cas de Nodier ou de Pierre Louÿs seraient à étudier sous cet angle). Il faut partir de là, l’entreprise de Vandérem, pour le dire un peu brutalement, est celle d’un écrivain raté qui se prend pour Baudelaire en qui il a trouvé l’image refuge et la caution rassurante : comme lui il se voit héros-martyr romantique de l’écriture. Ce qui explique à peu près tout : la force désespérée de l’étreinte avec laquelle il s’empare des rênes du Bulletin du bibliophile ; la nature de ses choix en matière de textes - réévaluation du domaine littéraire français à la lumière de la sensibilité poétique moderne - ; l’idéologie romantique de la création littéraire qui fait de l’auteur, et de lui seul, le principe premier et dernier de l’oeuvre, d’où la passion furieuse des éditions originales, émanation immédiate de l’écrivain-dieu ; la « beauté spirituelle » entrevue de certains exemplaires conservant de l’auteur, ou de l’un de ses premiers possesseurs, quelque signe mystique (envois, corrections, ajouts d’autographes ou épreuves corrigées, etc.) ; le dégoût aussi de tout anachronisme, en matière de reliure, qui dissiperait la vérité du contact extatique.

Beaucoup des plus péremptoires jugements de Vandérem procèdent de la postulation constante d’un art de vivre du lettré-bibliophile dans l’intimité de son cabinet. Il réfère constamment les prestiges bibliophiliques à ce secret de l’alcôve à livres où le collectionneur, retiré avec eux, en jouit solitairement. Toujours son premier mouvement est de resituer le livre, d’imaginer la figure qu’il fera dans la bibliothèque du possesseur. Et là, à l’écouter attentivement, s’impose un Vandérem, bibliophile du regard et de la vue. « Rangeons, dit-il, un exemplaire broché à côté de ses congénères. Aussitôt disparaît d’abord ce qui faisait sa séduction... Son précieux et frêle dos se confondra dans la masse uniforme des voisins. Et ce sera désormais un volume perdu pour nos regards, que nul signe ne rappelle plus à notre vue et qui ne se distinguera pas plus des autres qu’un billet de banque dans une liasse de coupures pareilles ». Ainsi dans ce très secret harem il n’est pas question que les livres dissimulent leurs charmes, qu’ils se soustraient « à notre vue ». D’où l’intime conviction que la condition d’époque offre dans la variété de ses décors, de ses couleurs et de ses styles, l’horizon rêvé du bibliophile et l’espèce de haine qu’il nourrit contre l’uniformité anachronique des étuis-boîtes, des étuis à dos de reliure, etc. qui fardent la vérité d’âge et de condition du volume.

En fait, la formule de bibliothèque que tente d’imposer Vandérem n’est qu’un avatar moderne du « cabinet choisi », modèle constamment présent sur le front bibliophilique français, réapparaissant d’époque en époque, modifié et remodelé. Typiquement français, il a toujours exprimé, contre le clerc ou l’érudit, l’idéal du mondain lettré. Les choix de Vandérem, si dérangeants qu’ils aient pu paraître à l’époque, n’étaient jamais que ceux de la vulgate distinguée des salons littéraires de la bourgeoisie cultivée. Sa fortune bibliophilique, en France, fut considérable et de grande conséquence. Grâce à ou à cause de Vandérem et de son école, les éditions originales littéraires en sont venues - au moins jusqu’aux toutes dernières décennies - à constituer le domaine de prédilection où la bibliophilie française - de la plus haute à la plus modeste - a investi sa culture et a défini ses goûts.

Ce texte a été initialement publié dans Histoire de l’édition française, Henri-Jean Martin et Roger Chartier dir., Paris, Promodis, tome III, 1985, p.360-363 et dans Mélanges Offerts à Christian Galantaris, Paris, 2009.


The article was first published in Lettre du SLAM 42, September 2010, and is presented here, with our thanks, by permission of the Syndicat national de la Librairie Ancienne et Moderne.

Published 08 Oct 2010

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